La guerre vue à travers l’art

De 1980 à 2000, le conflit entre le Sentier lumineux et l’État péruvien a provoqué la mort ou la disparition de quelque 70 000 personnes, essentiellement des paysans des régions andines éloignées de la capitale, Lima. «Selon les statistiques de la Commission de vérité et de réconciliation, les actes de violence relevaient dans 54 % des cas du Sentier lumineux, alors que 36 % auraient été perpétrés par les forces de l’ordre», relate Cynthia Milton, professeure d’histoire à l’Université de Montréal.

Ses analyses ont révélé une autre perspective de ces années de guérilla. La violence aurait davantage été le fait des forces gouvernementales. C’est du moins ce que témoignent les œuvres artistiques créées peu de temps après.

La titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire de l’Amérique latine reçoit Forum dans son bureau du 3744, rue Jean-Brillant. Depuis 2004, elle partage son temps entre le Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM et le Département d’histoire. «En mettant sur pied des commissions de vérité, les pays en voie de transition veulent reconnaître et réparer certaines injustices du passé afin d’amorcer une reconstruction inclusive basée sur l’ouverture et la franchise. Mais le processus n’est pas sans faille. À commencer par le fait que 75 % des victimes sont des gens qui n’ont pas l’espagnol comme première langue et qui sont souvent analphabètes. Que représente réellement un rapport écrit pour elles?» s’interroge Mme Milton.

L’historienne a imaginé une autre approche pour mieux comprendre la violence contemporaine au Pérou. En étudiant les créations artistiques produites autour du moment du dépôt du rapport de la Commission, en 2003, elle a eu accès aux souvenirs des habitants, ce qui lui a permis de reconstituer la façon dont ils avaient vécu cette lutte armée. Au total, elle a analysé plus de 600 œuvres, dont des dessins, des peintures, des chansons et des objets d’art en bois peints, d’artistes d’Ayacucho, la région andine la plus touchée par la violence.

«J’ai fait une analyse de contenu en précisant combien de fois y était représentée la violence employée par les agents de l’État, soit la police et les milices, et combien de fois le Sentier lumineux y avait recouru. Mes travaux jettent un nouvel éclairage sur les données de la Commission.»

La vérité, toute la vérité!

Depuis, une autre chercheuse s’est intéressée aux représentations historiques de la violence qui sévissait à l’époque dans les régions péruviennes et ses analyses quantitatives ont confirmé les résultats de Cynthia Milton. Par son approche novatrice, l’historienne de l’UdeM a contribué à faire connaître une nouvelle méthodologie de recherche, qu’elle fait valoir dans le milieu scientifique depuis une quinzaine d’années. Une démarche qui s’attache à prendre l’art comme preuve historique. Grâce à ses travaux, elle met en lumière d’autres façons que les Péruviens peuvent utiliser pour «dire leur vérité» sur les causes et la nature de la violence qu’ils ont vécue.

Dans son ouvrage Art from a Fractured Past: Memory and Truth-Telling in Post-Shining Path Peru, Cynthia Milton plaide pour l’élargissement de la définition du témoignage dans le but d’y inclure diverses formes de production artistique comme preuve documentaire. «Les guerres sont des moments critiques qui obligent les sociétés à construire leur propre discours sur la violence vécue et exercée. L’art, non contraint par la vérité littéraire, apporte de nouvelles possibilités de compréhension empathique et de solidarité», écrit-elle.

Bonnes nouvelles: nomination et tempête de neige

Aujourd’hui, la chercheuse est reconnue internationalement pour ses travaux sur les commissions de vérité, la pauvreté et le colonialisme, ainsi que les représentations historiques et artistiques faisant suite aux conflits. La Société royale du Canada l’a nommée l’automne dernier présidente du Collège de nouveaux chercheurs et créateurs en art et en science. «Je suis flattée, dit-elle. C’est à la fois un grand honneur et une occasion de constituer un réseau de chercheurs dans la société canadienne.»

Le Collège est le tout premier organisme canadien de reconnaissance multidisciplinaire à cibler la nouvelle génération d’intellectuels canadiens, fait valoir Mme Milton. Son mandat est de rassembler des chercheurs, des artistes et des scientifiques qui sont à un stade très productif de leur carrière afin de favoriser de nouvelles avancées dans les connaissances grâce à la rencontre de divers points de vue intellectuels, culturels et sociaux. Le Collège traite de questions qui présentent un intérêt particulier pour le développement des connaissances et pour le bien de la société en tirant parti des approches interdisciplinaires de ses membres.

Fait intéressant: «À l’heure actuelle, le Québec est très bien représenté à la Société royale du Canada, indique Mme Milton. Outre ma récente nomination, quatre autres chercheurs de Montréal y jouent un rôle important. Sa présidence est assumée par la professeure de psychologie Maryse Lassonde. De l’Université de Montréal, il y a aussi Jean Grondin, qui enseigne au Département de philosophie, élu président de l’Académie des arts, des lettres et des sciences humaines. Je ne crois pas que, dans l’histoire de la Société royale, une région ait déjà été aussi présente. Ça, c’est le produit d’une bonne administration, soit de la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM, qui appuie ses chercheurs et déploie de grands efforts pour les aider.»

Originaire de la Colombie-Britannique, la professeure Milton ne regrette pas d’avoir choisi de travailler à l’Université de Montréal, où elle a dû très vite apprendre la langue de Molière, qu’elle parle avec une grande maîtrise aujourd’hui. «Je remercie l’ancien doyen Joseph Hubert pour cela. Il nous a donné personnellement, à moi et à deux autres nouveaux professeurs, des cours de français intensifs pendant un an à raison de deux fois par semaine. C’est grâce à lui si, rapidement, j’ai pu enseigner en français», mentionne la chercheuse, reconnaissante, qui assume aussi la direction du programme d’études internationales.

Cynthia Milton avait reçu des offres d’emploi intéressantes avant de s’installer à Montréal, où elle se plaît à vivre avec son mari (aussi professeur à l’UdeM) et ses filles malgré un hiver un peu long. «Au début, j’admets que j’avais hâte de voir le printemps arriver, raconte-t-elle en souriant. Mais depuis que j’ai commencé à faire du ski de fond, je suis triste lorsque la neige disparaît trop vite. La tempête de la semaine dernière m’a ravie!»

Cet article a été rédigé par Dominique Nancy, et publié à l’origine ice par udemnouvelles.

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