VOIX DU COLLÈGE – Un vrai compromis est possible au sujet du pipeline Trans Mountain

Peter Dietsch, Université de Montréal

L’expansion du Trans Mountain Pipeline (TMX) divise la population et elle est devenue un des enjeux les plus controversés en politique canadienne. D’un côté, les défenseurs de l’expansion soulignent les bénéfices économiques pour le Canada, et pour l’Alberta en particulier. De l’autre, les critiques font valoir l’empreinte écologique des sables bitumineux ainsi que les risques associés au transport du pétrole.

Devant un désaccord si profond, la question des compétences des différents ordres de gouvernement est caduque. Le fait de savoir qu’Ottawa a le pouvoir de trancher ne nous rapproche guère d’une solution acceptable. Il faut un compromis réel.

Le débat a jusqu’ici été centré sur plusieurs controverses qui, malgré leur pertinence, le détournent de la question fondamentale : comment mesurer les coûts et les bénéfices de TMX ? Est-il même possible d’attribuer une mesure financière à la valeur d’un écosystème aussi riche que celui de la Colombie-Britannique ? Le processus d’évaluation de projet de TMX a-t-il été transparent ? Les Premières Nations du Canada ont-elles une voix réelle dans ce processus ?

Même s’il était envisageable de trouver des réponses satisfaisantes à ces questions — ce qui serait pour le moins optimiste —, de simples « oui » ou « non » ne représenteraient certainement pas un vrai compromis. Quel serait-il, alors ?

Oléoduc plus taxe carbone

La réponse du gouvernement libéral à cette question est que l’oléoduc sera construit en même temps qu’il appliquera une taxe sur le carbone avec un prix par tonne d’émission de CO2 qui passera de 10 $/tonne aujourd’hui à 50 $/tonne en 2022. Le but de cette mesure est de respecter les engagements canadiens à l’égard de l’Accord de Paris sur le climat.

Une taxe sur le carbone peut effectivement aider à réduire les émissions, mais peut-on la combiner au projet TMX pour façonner un compromis acceptable ? Pas vraiment. Nous savons que le pétrole des sables bitumineux est particulièrement polluant. Avant sa combustion, il produit de trois à quatre fois plus d’émissions que le baril de pétrole standard. Nous savons également que pour avoir une chance de limiter le réchauffement climatique à moins de 2 °C, la proportion d’énergie renouvelable devra passer de 30 % à 80 % de la production énergétique totale d’ici 2050.

Le reste relève des principes de base de la science économique. Si on impose une taxe sur le carbone, c’est pour qu’elle ait un effet sur le secteur d’activités dont les émissions sont les plus élevées afin, bien sûr, de les voir chuter. Au Canada, ce sont clairement les sables bitumineux.

Cela nous laisse avec deux interprétations possibles des événements récents. La taxe carbone telle qu’elle est proposée est inefficace et devrait alors être augmentée dès aujourd’hui ; ou, pour une raison ou une autre, TMX a été soustrait entièrement à la logique économique de la taxe carbone et sera construit pour des raisons politiques plutôt qu’économiques. Dans le premier scénario, le gouvernement fédéral est hypocrite quant au respect de l’Accord de Paris. Dans le deuxième, les contribuables financeront un projet qui risque de ne pas être rentable et qui ne le serait certainement pas avec une taxe sur le carbone qui a des dents.

Or, ces deux interprétations contredisent l’idée que TMX associé à une taxe sur le carbone est un compromis réel.

Une solution

TMX ou pas, les sables bitumineux ne représentent pas une stratégie à long terme pour l’Alberta. Les réserves les plus accessibles ayant déjà été exploitées, leur qualité sera en déclin dans les années à venir et le pétrole ne sera bientôt plus compétitif par rapport aux énergies renouvelables. En partie du moins, on peut imputer aux cycles électoraux de quatre ans l’engagement aveugle de la province envers le pétrole.

Une façon de mettre en équilibre l’intérêt économique et les impératifs écologiques d’aujourd’hui consiste à subventionner la transition de l’économie albertaine vers un avenir plus diversifié et durable.

Un calcul simple l’illustre. Selon le gouvernement de l’Alberta, à peu près 140 000 personnes travaillaient dans le secteur extractif de la province en 2017. En supposant que l’on veuille financer la formation de 25 % d’entre eux (35 000 personnes) dans un autre secteur pendant les cinq prochaines années au coût de 50 000 $ par personne (un montant généreux, considérant qu’une partie pourrait être assumée par le secteur privé), le coût total d’un tel programme serait de 1,75 milliard. C’est à peine plus du tiers du montant que le gouvernement semble être prêt à verser à Kinder Morgan pour TMX. Qui plus est, Ottawa pourrait inviter la Colombie-Britannique et les autres provinces à contribuer à ce projet.

Une telle formule demanderait des concessions des deux côtés. D’une part, l’Alberta devrait abandonner TMX. Rappelons ici que plusieurs oléoducs sont déjà en place et que l’économie albertaine semble se débrouiller assez bien sous le statu quo. D’autre part, la Colombie-Britannique et tous ceux qui sont motivés par des considérations environnementales seront également forcés de faire une concession sous la forme d’une contribution financière.

Il est stupéfiant qu’un gouvernement qui ne laisse passer aucune occasion de souligner ses engagements en faveur de l’environnement et des Premières Nations laisse passer une telle occasion. Le gouvernement de Justin Trudeau devrait s’ouvrir à un compromis réel.

Cet article a été originellement publié dans Le Devoir.


« Voix du Collège » est une série d’interventions écrites assurées par des membres du Collège des nouveaux chercheurs et créateurs en art et en science. Les articles, rédigés par la nouvelle génération du leadership académique du Canada, apportent un regard opportun sur des sujets d’importance pour les Canadiens. Les opinions présentées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du Collège des nouveaux chercheurs et créateurs en art et en science ni de la Société royale du Canada.

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